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Le vélo dans la société française : travail, tournées, congés payés et retour en ville

Avant d'être un sport ou un loisir, le vélo a été un outil : celui de l'ouvrier qui va travailler, du facteur en tournée, puis du salarié qui part en congés payés. Il a reculé devant l'automobile dans la seconde moitié du XXe siècle avant de revenir, d'abord en ville. Les étapes de cette histoire sociale, avec leurs chiffres et leurs sources.

Dossier Par La rédaction Publié le 7 min de lecture 17 sources

Le vélo est entré dans la vie des Français par le travail avant de devenir un loisir de masse. Dans les années 1890, ouvriers, médecins, curés de campagne et fonctionnaires s’en servent au quotidien, selon la page du Cnam sur les années 1890. Il reste le mode de transport préféré des classes populaires jusqu’aux années 1960, recule ensuite devant l’automobile, puis revient, d’abord en ville.

Cette page suit les usages sociaux du vélo : le trajet vers l’usine, la tournée du facteur, le voyage à bicyclette, les congés payés, le déclin et le retour. La chronologie générale, de la draisienne aux plans vélo de l’État, est dans notre dossier sur deux siècles de vélo en France.

D’un objet de luxe à un outil de travail

Dans les années 1860, le vélocipède est une mode des classes aisées, que l’on pratique au bois de Boulogne ou dans des manèges, rappelle le Cnam dans sa page sur les années 1860-1880. La bicyclette de la fin du siècle, plus confortable, change de public.

Le prix fait la différence. En 1893, un ouvrier devait travailler vingt-huit semaines pour acheter une bicyclette ; en 1911, six semaines suffisent, selon la page du Cnam sur le XXe siècle. Le nombre de bicyclettes déclarées pour la taxe passe de 138 000 en 1893 à 1 230 000 en 1902, d’après la revue La Nature citée par le Cnam.

La bicyclette allonge les trajets possibles. On peut habiter plus loin de son lieu de travail, ce qui contribue indirectement à l’étalement urbain, note le Cnam. L’industrie suit la demande : la manufacture stéphanoise Manufrance lance son modèle Hirondelle en 1892, selon la chronologie de l’exposition.

Le facteur à bicyclette

Le facteur est la figure la plus connue du vélo utilitaire. Son histoire commence à la fin du Second Empire, avec le vélocipède des Michaux, à l’initiative de mécènes et non de l’administration, raconte La Poste. Au tournant des années 1880 et 1890, des facteurs volontaires adoptent les nouvelles machines.

L’administration change d’avis en 1893 et exonère de la taxe sur les vélos les agents qui s’en servent. En 1902, une indemnité de 15 francs par mois est fixée pour les facteurs ruraux à bicyclette. Avant 1914, pourtant, seules 3 500 des 25 000 tournées se font en selle, selon l’historique du facteur à vélo publié par La Poste.

Le vélo gagne en importance dans le service postal entre les deux guerres, après avoir été popularisé au front pendant la Première Guerre mondiale. En 1965, 37 000 des 60 000 tournées en France se font encore à bicyclette. Dans le film de Jacques Tati sorti en 1949, le facteur François roule sur une Hirondelle fabriquée par Manufrance, rappelle La Poste.

Le facteur achetait autrefois son propre vélo. À partir de 1996, l’entreprise le fournit et le remplace tous les cinq ans, avec Gitane pour fournisseur. L’assistance électrique équipe ensuite le parc de 30 000 bicyclettes au milieu des années 2010, selon le même article de La Poste Groupe.

Les femmes à bicyclette

Dans les années 1890, la bicyclette donne aux femmes une liberté de mouvement nouvelle. Elles obtiennent le droit de porter des tenues adaptées, comme la culotte bouffante dite « bloomer », alors que le pantalon leur reste interdit ailleurs, selon le Cnam. La résistance est forte : la revue La Nature prédit en 1894 que la « vraie femme » gardera sa tenue habituelle et rapporte des craintes de maladies.

Vélocio, les randonneurs et le cyclotourisme

Le voyage à vélo a ses pionniers. Paul de Vivie, dit Vélocio, né à Pernes-les-Fontaines en 1853, installé à Saint-Étienne, réunit dès 1887 des lecteurs autour de sa revue Le Cycliste et invente en 1888 le mot « cyclotourisme », selon la Fédération française de cyclotourisme. Le portrait de Vélocio détaille son rôle de théoricien du voyage à bicyclette.

Les clubs structurent la pratique. L’Audax Club Parisien est fondé le 30 novembre 1904 pour encourager le grand tourisme à bicyclette ; en septembre 1921, il crée des brevets de randonneurs à allure libre, sans classement, d’après son historique. La Fédération française des sociétés de cyclotourisme naît le 8 décembre 1923 et devient le 2 mai 1945 la Fédération française de cyclotourisme.

À partir de 1924, Vélocio donne rendez-vous aux lecteurs du Cycliste aux Baux-de-Provence, origine de la concentration de Pâques en Provence. En 1931, l’Audax Club Parisien organise le premier Paris-Brest-Paris réservé aux randonneurs : quarante-quatre participants, dont cinq femmes, rentrent en moins de 96 heures, selon la brève histoire de Paris-Brest-Paris. Le passage de cette épreuve de la course à la randonnée est raconté avec les classiques françaises et leur histoire.

1936 : les congés payés

La Chambre des députés adopte le projet de loi sur les congés payés le 11 juin 1936, par 563 voix contre une. La loi est promulguée le 20 juin et ses décrets d’application suivent le 1er août. Elle accorde deux semaines, soit douze jours et deux week-ends, selon les Archives départementales du Gard. Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux sports et aux loisirs, crée un billet de train réduit pour les congés.

Pour beaucoup de ces nouveaux vacanciers, la bicyclette est le moyen naturel de partir, note le Cnam. Les départs de 1936 restent modestes : ce sont souvent de simples sorties périurbaines, et la grande hausse des départs en vacances date des années 1950 et surtout 1960, selon un article du Cnam sur les 90 ans des congés payés.

Les congés s’allongent ensuite : trois semaines avec la loi du 27 mars 1956, quatre semaines généralisées par la loi du 17 mai 1969, une cinquième semaine par l’ordonnance du 16 janvier 1982, d’après le même article du Cnam. Les sources consultées ne chiffrent pas la part des départs faits à vélo : aucun chiffre n’est donc avancé ici.

Le vélo est aussi un spectacle populaire. En 1930, le Tour de France passe aux équipes nationales et Desgrange lance la première caravane publicitaire, dont les annonceurs gagnent la sympathie du public, selon le Larousse. Cette époque est racontée dans notre histoire du Tour.

Le recul devant l’automobile

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le vélo souffre de la concurrence des deux-roues motorisés et des automobiles, résume le Cnam. Le basculement est rapide : la part des ménages équipés d’une automobile passe de 30 % en 1960 à 60 % en 1973, selon l’Insee.

Le recul n’est pas une disparition. Le vélo reste un outil de travail pour une partie des salariés et des agents publics : les tournées des facteurs, on l’a vu, se font encore majoritairement à bicyclette en 1965. Mais il cesse d’être le véhicule par défaut des classes populaires, que le Cnam situe jusqu’aux années 1960.

Le retour, d’abord en ville

Le mouvement s’inverse dans les années 1970. Avec les chocs pétroliers et les mouvements écologistes, la bicyclette redevient à la mode, selon le Cnam. En 1974, La Rochelle lance ses vélos jaunes, première location de vélos gérée par une collectivité française, et Jacques Essel fonde le Mouvement de défense de la bicyclette en Île-de-France, d’après la chronologie du Cnam.

La loi sur l’air du 30 décembre 1996 impose, à compter du 1er janvier 1998, des itinéraires cyclables lors de la réalisation ou de la rénovation des voies urbaines, hors autoroutes et voies rapides, selon Légifrance. À Paris, le Vélib’ est mis en place le 15 juillet 2007, d’après la page du Cnam sur le Vélib’.

Le vélo de travail reste pourtant minoritaire. En 2015, 500 000 personnes, soit 1,9 % des actifs ayant un emploi, vont travailler à vélo. L’usage croît jusqu’à quatre kilomètres de trajet puis décroît, et il atteint 12 à 16 % des travailleurs à Strasbourg, Grenoble ou Bordeaux, selon l’Insee Première n° 1629.

En 2017, 2 % des actifs qui se déplacent pour travailler utilisent le vélo, contre 74 % la voiture. La voiture assure encore 60 % des trajets de 5 km ou moins. Le vélo atteint 17 % à Grenoble et Strasbourg, mais 2 % à Saint-Étienne, Marseille et Nice, d’après l’Insee Première n° 1835.

L’État cherche à combler cet écart. Fin 2022, 57 000 km d’aménagements cyclables sécurisés existent en France ; le plan vélo et marche 2023-2027 vise 80 000 km en 2027 et 100 000 km en 2030, selon le dossier de presse du ministère. Les grands parcours de loisir sont présentés dans la rubrique véloroutes et itinéraires.

Ce que l’on mesure mal

Plusieurs angles restent mal documentés. Les chiffres anciens comptent les bicyclettes déclarées pour la taxe, pas celles qui y échappaient. Les statistiques de l’Insee citées ici portent sur les trajets domicile-travail, pas sur les courses, l’école ou les loisirs. Aucune des sources consultées ne mesure la part du vélo dans les départs en congés de 1936.

Les personnes qui ont porté ces usages, du facteur anonyme aux fondateurs de clubs, sont présentées dans la galerie des portraits du vélo quand leur parcours est documenté.

Sources

  1. Cnam, exposition virtuelle « À bicyclette ! », les années 1890, consulté le 29 octobre 2026.
  2. Cnam, exposition virtuelle « À bicyclette ! », le XXe siècle, consulté le 29 octobre 2026.
  3. Cnam, exposition virtuelle « À bicyclette ! », 1860-1880, l'ère des inventions, consulté le 29 octobre 2026.
  4. Cnam, exposition virtuelle « À bicyclette ! », chronologie, consulté le 29 octobre 2026.
  5. Cnam, exposition virtuelle « À bicyclette ! », le Vélib', consulté le 29 octobre 2026.
  6. La Poste Groupe, le facteur et son vélo (2 octobre 2022), consulté le 29 octobre 2026.
  7. FFVélo, notre histoire, histoire du cyclotourisme, consulté le 29 octobre 2026.
  8. Audax Club Parisien, historique, consulté le 29 octobre 2026.
  9. Paris-Brest-Paris, une brève histoire (Audax Club Parisien), consulté le 29 octobre 2026.
  10. Archives départementales du Gard, 1936, les premiers congés payés, consulté le 29 octobre 2026.
  11. Cnam, les congés payés ont 90 ans, consulté le 29 octobre 2026.
  12. Larousse, encyclopédie, Tour de France, consulté le 29 octobre 2026.
  13. Insee, La consommation des ménages depuis cinquante ans (2009), consulté le 29 octobre 2026.
  14. Légifrance, loi n° 96-1236 du 30 décembre 1996 sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie, consulté le 29 octobre 2026.
  15. Insee Première n° 1629, Partir de bon matin, à bicyclette… (17 janvier 2017), consulté le 29 octobre 2026.
  16. Insee Première n° 1835, La voiture reste majoritaire pour les déplacements domicile-travail (19 janvier 2021), consulté le 29 octobre 2026.
  17. Ministère de la Transition écologique, Plan vélo et marche 2023-2027, dossier de presse du 5 mai 2023, consulté le 29 octobre 2026.

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